mercredi 16 mai 2012

"Blitzkrieg" ou "longue marche" ?

Thierry Guintrand, Convergences et alternative Villejuif, 13 mai 2012

Manif 1er mai 2012. Source: http://photos.placeaupeuple2012.fr/
C’est fait ! Voilà que nous venons de tourner avec bonheur la page de cinq ans sarkozysme ! Avant toute chose, cette élection aura été un « référendum anti-Sarko ». La forte participation à cette élection souligne une fois de plus son rôle « d’élection maîtresse » de la 5e République, encore renforcé par la réforme du quinquennat.   
Il faut reconnaître au moins une chose à Nicolas Sarkozy, c’est qu’il aura marqué son époque. Aventurier de la droite parlementaire, opportuniste passé par toutes les coteries et les clans de sa famille politique et dont le seul objectif était l’accession au pouvoir, il aura marqué la fin d’un cycle pour la droite. Ce cycle fut ouvert à la Libération avec la 4e République et renforcé avec l’avènement du gaullisme et de la 5e. Le « compromis fordiste » des 30 Glorieuses a sauté en Europe dès l’accession de Thatcher au pouvoir en Angleterre en 1979. Bien que soumise à une offensive libérale à partir du tournant de la rigueur en 1983, offensive de basse intensité en comparaison avec celle qui sévissait dans la plupart des pays capitalistes, il aura fallu en France attendre les années 2000 et notamment l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy pour que nous subissions une offensive comparable au thatchérisme.
Mais le drame de la grande bourgeoisie française est que cette offensive n’a pu être menée qu’avec beaucoup de retard par rapport aux cycles économiques mondiaux. Car dès 2008 « Sarkozy l’américain », l’ultra-libéralisme triomphant à la française, a immédiatement été confronté à l’effondrement de la machine libérale provoqué par la crise des sub-primes. Il a donc dû ramer à contre-courant, reniant la quasi-totalité de son programme, cassant au passage ce qu’il pouvait casser de l’Etat-social mais désormais politiquement en porte-à-faux. Au-delà des outrances du personnage, sa défaite est donc avant tout due à l’évolution d’une crise économique que rien dans l’ancien logiciel libéral ne peut arrêter.

15/20 pour le Front de Gauche…
Dans ce contexte qui aurait dû être propice au seul « vote utile » en faveur du PS, nous, le Front de Gauche, avons su renforcer une réelle alternative à un niveau que nous ne pouvions imaginer en début de campagne. Hormis Hollande et Mélenchon, la totalité des autres forces politiques à gauche (LO, NPA, EELV) ont été quasiment balayées. Bien sûr, les sondages ont pu nous faire espérer des scores encore plus importants. C’est que le vote Mélenchon a été « surexprimé », beaucoup in fine se dégonflant de peur d’une défaite face à un Sarkozy arrivé 1er ou d’un nouveau 21 avril. Selon un institut, 30 % des votants de François Hollande au 1er tour auraient hésité à voter Mélenchon.
Néanmoins, sur les 4 objectifs que s’était fixé le Front de Gauche (FG) en début ou en cours de campagne, 3 ont été atteint. Le 1er, raison d’être du FG, était de rassembler la totalité de la gauche de gauche : mission accomplie. Le second était de passer la barre des 10%, qui semblait bien difficile à atteindre il y a encore quelques mois : avec 11,11% nous la passons avec la manière. Le 3e était d’arriver devant Bayrou : avec une perte de la moitié de son score de 2007, François Bayrou a sombré 2 points derrière Jean-Luc Mélenchon. Restait l’objectif, apparu assez tard en fin de campagne, de passer devant Marine Le Pen. 3 objectifs sur 4, 15/20. Cela reste une bonne note qui nous qualifie dignement pour la suite.

Faire sauter politiquement le « verrou » FN
Le FG et son candidat ont à juste titre axé une part de la campagne à cogner contre le FN, « verrou » de la situation politique, et se sont retrouvés bien seuls dans cet effort d’éducation politique. 
Nous avons attiré le vote populaire des villes et des banlieues, des travailleurs qui parfois n’allaient plus voter depuis longtemps. Géographiquement, le vote FN a été essentiellement un vote de la moitié Est de la France, plus généralement des campagnes et des régions désindustrialisées. Par rapport à 2002, « année de référence », on note à la fois une baisse dans la quasi-totalité des zones urbaines et une hausse dans des zones rurales jusque là rétives au FN et bastion de la droite traditionnelle. Voilà pour les conséquences de la banalisation des idées lepénistes par Sarkozy. A part ce double mouvement, c’est un quasi copié-collé des résultats de Jean-Marie Le Pen en 2002. Marine Le Pen récupère les électeurs de son père en élargissant son public, sans atteindre en pourcentage les scores cumulés de Le Pen – Maigret, auxquels on devrait additionner au moins une partie des « chasseurs » de Nihous ou du vicomte de Villiers. Plutôt qu’à une « poussée historique » du FN, nous avons donc surtout eu le retour de bâton du hold-up sarkozyste de 2007.
Loin des contes médiatiques sur la dimension « ouvrière » du vote FN, c’est un vote composé essentiellement de petits patrons, d’artisans et de commerçants (de nombreuses études le montrent), de paysans aisés (voir les résultats dans le Médoc ou dans la vallée du Rhône) ainsi que d’un vote populaire mais dans les zones touchées par la désindustrialisation.

Percée politique du Front de Gauche… et résistance au vote utile
Le FG quant à lui a une progression généralisée et relativement équilibrée géographiquement, sans s’appuyer uniquement sur les anciens bastions du PCF mais au contraire en se nationalisant, ce qui lui donne un profil géographique beaucoup plus proche de la répartition de l’ensemble de la gauche. Il a progressé particulièrement dans les milieux populaires et urbains, a rassemblé l’essentiel des électorats du PCF, de la LCR et de LO. Il a enfin effectué une percée remarquable chez les français issus de l’immigration africaine et maghrébine, premières victimes des discours islamophobes du FN et de l’UMP et qui ont vu en Mélenchon un réel leader antiraciste, défendant l’égalité, la laïcité et l’universalisme, tourné vers la Méditerranée et la francophonie.
Mais là encore il faut tempérer certaines conclusions hâtives, comme celle qui consisterait à dire que « si la gauche est à un niveau incomparable pour une élection présidentielle depuis 1988, c’est grâce aux résultats du FG ». Cela ne correspond pas à la réalité. Disons plutôt que le très bon score de Hollande au 1e tour (28,63% en 2012 ; à comparer aux 25,87% de Royal en 2007 ; 16,18% de Jospin en 2002 ; 23,30% de Jospin en 1995) est cette fois-ci concomitant avec un bon score de la gauche de gauche. Mélenchon, Poutou et Arthaud totalisent à eux trois 12,81% en 2012. C’est un point de moins que les 13,81% de Laguiller, Besancenot, Hue et Gluckstein en 2002… mais avec un Hollande 12 points au dessus du score Jospin ! Le Front de Gauche a permis à la gauche de gauche de résister à une élection où, encore plus qu’en 2007, la pression au « vote utile » anti-Sarkozy a été le phénomène le plus important.       
Deuxième question : le FG a-t-il pu « mordre » directement dans l’électorat frontiste ? C’est ce que laisserait entendre une certaine presse affirmant qu’une concurrence FN/FG est à l’œuvre pour « récupérer le vote protestataire », certaines déclarations dans nos rangs sur une stratégie « front contre front » pouvant aller dans le même sens.

Front contre Front ?
Bien que le vote Mélenchon soit bien réparti au niveau national, remarquons que si l’on compare les cartes des votes Mélenchon et Le Pen, il s’agit de cartes quasiment inversées : au FG une légère surreprésentation dans le sud-ouest, la façade Atlantique et les grandes villes, au FN une surreprésentation dans le quart nord-est, la vallée du Rhône, le Médoc et le milieu rural au sens large. L’arc méditerranéen est l’une des rares régions où les scores des « deux fronts » sont respectivement supérieurs à leurs moyennes nationales.
On pourrait penser que c’est bien la preuve de l’action du Front de Gauche, qui a su arracher là où il était présent une part importante de son électorat au FN. Mais on peut aussi se demander pourquoi alors cette captation par le Front de Gauche n’aurait réellement fonctionné que dans les villes et certaines régions et pas dans d’autres ou en milieu rural.
L’hypothèse que l’on peut formuler est que le FG peut en effet se retrouver en concurrence directe avec le FN, mais à la marge. Votes FG et FN sont essentiellement deux espaces géographiquement et socialement clivés. Certains « bastions » du FN le sont depuis fort longtemps et c’est bien cet enracinement d’un Front national puissant dans certaines régions (pour la région PACA depuis les années 80, pour le grand nord-est depuis une quinzaine d’années) qui est particulièrement inquiétant et effrayant. Le FN y est un parti de droite ancré dans les cœurs et les esprits, un poison propagé par le racisme et le rejet non pas seulement « de l’autre » mais de tout ce qui peut s’apparenter au changement social et à la modernité qui peut remettre en cause les structures traditionnelles moribondes (religion, ruralité reléguée).
De plus le FN a changé. Dans les années 80 il combinait ultra-libéralisme et néo-fascisme, dirigé par un Le Pen père aux allures de trublion maniant racisme post-colonial et clins d’œil antisémites. Face aux troubles, aux déséquilibres, à l’anxiété sociale qu’entraînent les politiques libérales, le FN représente désormais le parti du conservatisme social radical. Le FN de 2012 dirigé par la fille Le Pen fait toujours du nationalisme son fonds de commerce mais cherche à gommer ses origines fascistes. Il est devenu essentiellement protectionniste, étatiste, anti-musulman. En quelque sorte le même type d’évolution qu’avait suivi en Italie le MSI post-fasciste devenu Alleanza Nazionale il y a près de 20 ans.
Combattre le FN sera donc un travail de longue haleine. Il nécessite la construction patiente d’une force politique qui représente jusqu’au bout les intérêts des travailleurs. Une force politique capable de convaincre de l’idée que ceux qui pillent le pays ne sont pas les immigrés mais bien les Bettencourt, les évadés fiscaux, les capitalistes qui stérilisent les richesses créées…
Contrairement à l’objectif peut être trop vite affiché en toute fin de campagne de « mettre loin derrière le Front National » dès notre première présence électorale à une présidentielle, nous devons faire preuve de patience. Le Front de Gauche ne fait qu’engager le processus de rassemblement et de reconstruction d’une gauche digne de ce nom. Reconstruire l’espoir à gauche est la seule voie qui permette réellement d’arracher celles et ceux des classes populaires qui se seraient fait berner par le FN. Longue marche plutôt que Blitzkrieg ! Cela ne se fera pas en un jour.

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